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Le sujet:

Pensées d’un rapatrié pied-noir de deuxième génération.

A la suite de la relative ouverture des frontières algériennes au tourisme et à la publication de plus en plus nombreuse d’ouvrages consacrés à la présence française en Afrique du Nord, de nouvelles questions peuvent être posées sur cette partie de l’histoire.
C’est la démarche qu’a effectuée Pierre Jamard en se rendant au Maroc où est né son père et en Algérie où est née sa mère.
Résolument décidé à tourner une page du passé encore trop présente dans les esprits, l’auteur a souhaité dialoguer avec ceux que l’on n’entend jamais sur le sujet : les Maghrébins. La synthèse de ces quatre séjours propose une vision beaucoup moins manichéenne et beaucoup plus humaine de cette cohabitation forcée. On y découvre avec étonnement des rires, des souvenirs parfois bons et surtout une vision de l’histoire dans laquelle il n’y a presque que des perdants, tant du côté des Arabo-berbères que des pieds-noirs.
Loin des stéréotypes classiques sur les notions de bien et de mal, cet ouvrage propose tout simplement des pistes simples de dialogue entre Français de métropole, Maghrébins et pieds-noirs ou descendants de ces derniers.
Un livre pour en finir avec le roman douloureux des origines et enfin pouvoir vivre côte à côte.

 

L’auteur:

Pierre Jamard est né en 1969 à Grenoble. Ingénieur spécialisé en mathématique, il délaisse cette profession au bout de quelques années tout en gardant un rapport logique (au sens mathématique) aux choses. Il devient commerçant en huile d’olive puis artisan bijoutier itinérant avant de se couper du monde du travail. Lors de ses très nombreux voyages, il s’adonne à la bijouterie et aux cours de gastronomie pour financer ceux-ci. Passionné de cuisine et de littérature, il participe à la création d’un collectif d’autoédition dont le premier livre publié sera un ouvrage consacré à la cuisine à l’huile d’olive.

L’avant-propos:

 

Une improbable rencontre et ses suites…
Céret, fête du livre le 9 septembre 2012 : comme à l’accoutumée, chaque année, je tiens le stand des éditions Spartacus dont je me trouve être l’un des animateurs. Un grand escogriffe parcourt les couvertures de nos publications quand retentit la cloche de l’église en plein après-midi. « En quoi ce serait moins agressant que la voix du muezzin ? », souffle-t-il. Étonné, j’entame la conversation. Plus d’un an après, celle-ci dure encore…
Après quelque temps, Pierre me parle de ses origines pied-noir, de sa famille, de son éducation, de la recherche de ses racines… Je suis d’abord interloqué devant le gouffre culturel qui nous sépare, lui et moi.
Moi qui me suis impliqué en politique dès mes 14 ans en pleine guerre d’Algérie à l’époque où mon père, Paul Guerrier, était engagé dans les comités Vérité-Liberté contre la torture et pour la paix en Algérie aux côtés de Pierre Vidal-Naquet et, qui plus est, à Fontainebleau, ville de garnison où le général Challe, futur putschiste, était en poste en 1960 après l’Opération Jumelles visant à démanteler le FLN et l’ALN.
Moi qui n’est cessé depuis de multiplier les activités politiques, syndicales sur des bases tant antiracistes qu’anticolonialistes : du travail bénévole en Afrique et en Asie dans le cadre du Service civil international (lequel a participé à la grande histoire des Centres sociaux en Algérie, chers à Germaine Tillion et Mouloud Feraoun, assassiné avec 5 collègues par l’OAS en mars 1962 à 4 jours du cessez-le-feu) jusqu’au soutien à la lutte du peuple kanak autour de mon ami Jean-Marie Tjibaou, trop tôt enlevé aux siens, et qui avait proposé la prise en compte des Caldoches dans une future Kanaky indépendante en tant que « victimes de l’Histoire » – terme que l’on peut appliquer aux «perdants» de la guerre d’Algérie : les petits pieds-noirs, les juifs du Maghreb (en fait souvent des Berbères judaïsés), les harkis et leurs familles… – ; en passant par l’aide aux jeunes des banlieues issus de l’immigration pour l’organisation des Marches pour l’égalité de 1983 et de 1984, après avoir durant une dizaine d’années sillonné le monde dans la marine marchande ce qui m’a donné l’occasion de passer de nombreux mois, en de longues escales, dans l’Afrique du Sud de l’apartheid et d’y côtoyer le racisme institutionnel.
Alors j’ai traîné Pierre dans de multiples conférences sur le drame algérien, je lui ai prêté des documents, tellement ses affirmations m’estomaquaient. Lui, bien humblement, me disait ne pas savoir quelle était la part de vérité ou de mensonge, de rumeurs voire d’intoxications dans tout ce qu’il m’assénait.
De mon côté, en pleine recherche sur les dessous de cette guerre depuis des années à partir d’une redécouverte de l’Albert Camus qui avait bercé ma jeunesse, et m’étant rendu compte que, « dans mon propre camp », on m’avait aussi transmis une fable toute aussi manichéenne, je ressentais une certaine gêne à lui inculquer « ma vérité ». En effet je la savais moi aussi bien frelatée ayant le privilège d’avoir connu (j’ai été durant une vingtaine d’années compagnon des combats du grand militant anticolonialiste que fut Daniel Guérin qui refusa toujours de choisir son camp entre les messalistes et le FLN) ou de connaître des protagonistes importants de l’époque et des historiens, tant algériens que français, reconnus pour l’indépendance de leurs travaux
Puis Pierre m’a soumis la première ébauche d’un manuscrit qui lui tenait à cœur. Que de fois il m’est tombé des mains, devant ce qui étaient pour moi des énormités, et je l’en informais vertement, sans susciter de rancune quelconque de sa part ! Mais, petit à petit, j’ai vu là une occasion, trop rare, de confronter nos soit-disant certitudes et de travailler ensemble.
J’ai été touché par la démarche qui l’a poussé à faire tous ces voyages « au pays » : le Maroc d’abord, «pays» de son père, ensuite l’Algérie, trois fois, «pays» de sa mère (dont le premier en l’accompagnant). J’étais ému par son honnêteté et sa candeur qui le poussaient à se présenter comme tel, fils de famille «ultra» (comme on disait à l’époque), à ses interlocuteurs maghrébins qui lui souhaitaient en retour la bienvenue. Je perçois dans cette démarche le commencement d’un dialogue incontournable entre les communautés, sous peine que les plaies ne se referment jamais, comme l’ont si bien initié Nelson Mandela et Mgr Desmond Tutu avec leur Commission de vérité et de réconciliation dans l’Afrique du Sud de l’après-apartheid.
Dans une démarche très «camusienne», je refuse tout manichéisme et tout argument du type « La fin justifie les moyens » de quelque camp que ce soit, car, même du côté indépendantiste, des organisations concurrentes ont sombré dans les luttes fratricides avec leurs milliers de morts. Je participe assez souvent à des débats sur la guerre d’Algérie et lorsque cela se produit, trop rarement, je remercie toujours de leur présence des «adversaires» du type ancien partisan de l’OAS (en profitant pour révéler qu’un Jacques Soustelle, alors antifasciste et militant de la gauche révolutionnaire socialiste révolutionnaire, fut dans les années 30 l’un des membres de la revue Spartacus sous le nom de Jean Duriez, et fut envoyé en Algérie par Pierre Mendès-France en raison de son anticolonialisme, lequel fut mis à rude épreuve dès août 1955 par les massacres de Philippeville), postulant par principe qu’il va bien falloir arriver à se parler ou au moins s’entre-écouter à défaut de s’entendre.
Voilà tout ceci pour dire que je tiens à soutenir ici le texte de Pierre Jamard, si touchant dans sa démarche d’en finir avec les démons du passé et enfin pouvoir partager des moments de vie ensemble entre habitants des deux rives de la Méditerranée. Car, en fait, quels sont ceux et celles qui ont le plus souffert de cette effroyable tragédie, où chacun des « ennemis complémentaires », comme les appelait Germaine Tillion, multipliait les provocations devant toute piste de solution négociée acceptable pour toutes les parties…
Ceux et celles qui ont le plus souffert dans leur chair ce sont les « gens de peu » de tous les camps au profit de quoi, au profit de qui… Mais, tout comme Albert Camus en son temps, il m’est absolument étranger d’accepter tout statu quo colonial ou néocolonial restant campé dans le combat pour l’émancipation individuelle et collective tout en soutenant sans réserve toute lutte pour le respect de la dignité humaine sans lequel la vie n’a pas grand sens, sans perdre de vue le « refus de parvenir » cher aux syndicalistes des origines et à mes propres parents.
Enfin Pierre Jamard, François Cerutti, mon ami « pied-noir-et-rouge », et moi-même tenons à saluer ici la mémoire de tous ceux et celles qui sont tombés en défendant leur dignité d’être humain en dehors des manipulations dont ils ont fait l’objet dans tous les camps et qui ont parfois été délibérément sacrifiés au nom de soit-disant nécessités historiques et de « lendemains qui chantent » toujours remis au lendemain.

Daniel Guerrier, décembre 2013

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