« Jazz impressions »: une interview de l’éditeur

 

Avec l’aimable autorisation du site internet Citizen Jazz, premier site spécialisé en France, dont Michel Arcens, auteur de « Instants de jazz » et de « John Coltrane, la musique sans raison » est l’un des rédacteurs.

 

Joël Mettay, vous venez pour votre maison d’édition Alter Ego, de publier simultanément deux ouvrages signés par des auteurs de renom, Alain Gerber et Alain Pailler, qui sont réputés pour être des passionnés de jazz, pour écrire sur le jazz, mais aussi pour s’inspirer de la musique elle-même. Vous êtes sans doute vous-même un passionné de jazz ?

Je ne sais pas si on peut appeler cela une passion… Disons que je suis extrêmement sensible à la musique en général, sans exclusive. J’entends, par hasard une musique, un chant, j’ai envie de l’écouter ou pas, il se passe quelque chose ou rien… Que ce soit du jazz, du classique, du contemporain, du traditionnel, du rock, etc. Quand une musique a de l’emprise sur moi, je le sais immédiatement, je ne peux rien faire d’autre pendant que je l’écoute. Je n’aime pas toute la musique, j’aime les musiques qui me parlent.

Finalement, je crois que je suis venu au jazz dès mon adolescence, par les chanteurs de blues, des bien rugueux de préférence, comme John Lee Hooker et d’autres dans ce genre et puis par les grandes chanteuses : Billie, Ella, bien sûr, mais aussi Peggy Lee ou Helen Merrill que j’ai découverte plus tard.

Oui, c’est la voix humaine qui a guidé mon chemin à travers le jazz, comme à travers les autres musiques. J’ai un faible pour les gens que la vie a un peu bousculés, qui sont toujours un peu « à côté », pas dans le droit chemin, pour les voix un peu « cabossées », au timbre un peu décalé, pour les interprètes atypiques ou même carrément déjantés, pour les musiques « inclassables », qui parlent une langue bien à elles mais avec un accent hérité de cultures lointaines et multiples… Django, que j’ai écouté dès mon plus jeune âge, en est un bel exemple.

La musique klezmer me touche autant Mozart, Coltrane autant que Glenn Gould, Tom Waits autant que Placido Domingo… Et puis, il y a le cas Piaf. Piaf, elle aurait dû naître à Chicago ou New-York.

Bref, je ne suis pas sortable ! En fait, je crois que ce qui m’intéresse autant que les musiques, ce sont les personnes qu’il y a derrière. Des personnages, des destins. Pour cela, le jazz est d’une grande richesse, un vrai roman, gigantesque, et Gerber l’a bien compris, sans doute avant tous les autres. Ses émissions de radio, ses livres ensuite, m’ont rendu cet univers encore plus captivant et cette musique encore plus indispensable.

 

Comment donc en êtes-vous arrivé-là, d’autant plus que les livres sur le jazz ne courent pas vraiment les rayons des librairies ?

En effet, écouter du jazz, c’est une chose mais publier des textes relatifs au jazz… c’est une aventure ! En fait, c’est la rencontre avec Michel Arcens qui a été le véritable déclencheur. Cela a été fortuit, comme toujours dans ce genre d’histoire. Avec Michel, nous avions travaillé dans le même groupe de presse et nous nous en étions évadés pratiquement ensemble mais nous nous étions perdus de vue pendant une dizaine d’années.

Un matin, je le croise sur un marché d’un quartier très populaire de Perpignan. On parle de choses et d’autres. Il savait que j’étais devenu éditeur, je savais qu’il écrivait des articles et des chroniques sur le jazz mais j’ignorais qu’il produisait aussi des textes plus « conséquents ». Et là, sur ce marché, au milieu des caisses de bananes et des monceaux de fripes — on se croirait dans une émission de Gerber, non ? — il me propose « Instants de Jazz ».

J’avais plusieurs bonnes raisons de l’accepter. Premièrement, ces textes me plaisaient, notamment par leur façon très originale de parcourir, de l’intérieur, à partir de l’intime, l’univers du jazz. Deuxièmement, ma maison d’édition est spécialisée dans le domaine des arts modernes et contemporains. Un espace dans lequel le jazz a toute sa place.

Enfin, ma maison, qui publie aussi ce que j’appelle des « documents d’histoire contemporaine » se fait un devoir de donner la parole à ceux qui ont fort peu de chances de se faire entendre. Or, le jazz ayant de plus en plus tendance à disparaître du catalogue des grands éditeurs, il devenait inéluctable que je l’inscrive un jour ou l’autre sur le mien…Dès que « Instants de jazz » est paru (et a été salué par nombre de médias que je remercie au passage), Alain Pailler, spécialiste incontesté du Duke, m’a téléphoné puis Alain Gerber, le King absolu, m’a envoyé un mail. Vous connaissez la suite !

Dites-nous donc ce qui vous a séduit chez Alain Gerber et chez Alain Pailler ?

Alain Gerber, c’est comme si je l’avais toujours connu… J’étais un auditeur très assidu de ses émissions à la radio, mais surtout, je devais avoir dans les 25 ans quand j’ai lu mon premier Gerber, c’était « Une rumeur d’éléphant », rien à voir avec le jazz, mais immédiatement, sans savoir exactement à quoi cela tient, je me suis senti en totale connivence avec lui.

Sentiment que j’ai d’emblée retrouvé quand il m’a envoyé « Longueur du Temps ». Sur le plan personnel, ce texte me renvoie à des décors, des odeurs, des personnages de mon enfance. Sur le plan littéraire, ce qui m’a immédiatement séduit, c’est cette liberté de la forme, du style, ce côté « un peu à côté » dont je parlais tout à l’heure. Un Gerber au plus près de son être intime. Quelque chose de rare…

Alain Pailler, je le connaissais surtout comme étant LA référence sur ce qui concerne Duke Ellington. « Ko-Ko » m’a captivé à la fois pour son incroyable érudition — 120 pages sur une composition qui dure moins de 3 minutes, ça laisse rêveur, non ?— et aussi à cause de la grande simplicité du ton, la clarté du style. Je crois que c’est à la fois un texte de spécialiste et un texte pédagogique car on y apprend beaucoup de choses et il est accessible au plus grand nombre. En ce sens, c’est, pour moi, non seulement une prouesse mais la griffe d’un grand écrivain.

 

Vous êtes un éditeur basé à Céret dans les Pyrénées Orientales, tout près de  ce qui fut la frontière espagnole. A Céret il y a un musée d’art moderne et contemporain, fort réputé à juste titre, dont vous vous occupez aussi. Pour l’éditeur de province que vous êtes, un peu loin de tout il faut bien le dire, publier deux écrivains comme Gerber et Pailler, peut-on dire que c’est une chance ou une opportunité ou alors est-ce un acte délibéré d’aller, qu’on le veuille ou non, à contre-courant ?

Céret est, c’est vrai, un peu loin de tout. C’est pour cela que Picasso, Braque, Juan Gris, Soutine et tant d’autres y sont venus, ce qui a valu à cette petite bourgade le fabuleux surnom de « La Mecque du cubisme ». Ces grands maîtres, ces visionnaires, s’y sont réfugiés dès 1911 pour s’y concentrer, y travailler intensément, loin de l’agitation parisienne, des querelles de clans, de la dictature des faiseurs d’opinion, de la prépondérance du « paraître » sur l’ « être ».

Il y a un prix à payer au privilège de travailler en province : c’est celui du silence. Les médias nationaux, par manque d’information, s’intéressent généralement peu à ce que font les éditeurs de province. Alors, publier Alain Gerber et Alain Pailler, bien évidemment, c’est une chance pour moi car les grands médias ne peuvent pas passer à côté de ce que font ces deux écrivains de référence.

Parlant de mon travail dans un courrier qu’il m’a envoyé, Alain Gerber a parlé « d’acte de résistance ». C’est très flatteur, mais la vérité c’est que je n’ai pas conscience de « résister ». Je ne cherche pas à marcher à contre courant, je fais juste ce que me dictent mes convictions, mes coups de cœur. Je vais où me mènent mes pas. Et puis, « la résistance », par définition, ça ne se commande pas.

 

 Vous venez de rassembler sous un titre de collection, très coltranien,  « Jazz impressions », ces livres qui viennent de paraître en y rattachant les « Instants de jazz » de Michel Arcens qui ont été publiés il y a un peu plus d’un an. Votre souhait est-il de poursuivre dans cette voie, c’est-à-dire d’éditer d’autres ouvrages de qualité bien sûr, dont le jazz serait le sujet d’une façon ou d’une autre ?

 

Effectivement, le thème est captivant et je prendrais bien encore quelques chorus avant la coda !

1 réflexion à propos de “ « Jazz impressions »: une interview de l’éditeur ”

  1. « L’acte est vierge, même répété ». René Char.

    merci

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